Le moment que nous traversons est grave. Pour ce qu’il s’est passé ce samedi, pour la réponse qui y est apportée. Albanie, Italie, Grèce, Espagne, Portugal : partout sur le continent, les jeunes prennent la rue – il faudra analyser, comprendre ce qu’il se joue. Je ne sais si ces mots seront les bons, ce sont les miens, ils paraissent être bien peu pour dépasser les condamnations évidentes qu’il faudrait face à la petite bascule que nous vivons.
Ce samedi 17 octobre, il y a d’abord eu l’espoir. L‘espoir de la vie digne, de la vie meilleure.
Un million de pauvres supplémentaires en 10 ans, tandis que les dividendes versés ont explosé, et tout cela dans un contexte climatique et géopolitique angoissant. Un Français sur trois qui saute des repas, un sur deux qui ne peut plus partir en vacances. Ces 800 000 personnes qui ont défilé partout dans le pays, ont exprimé l’espoir de pouvoir aller travailler et en vivre, de voir sa santé protégée, d’avoir accès aux droits et aux services à égalité sur tous les territoires, de pouvoir se déplacer malgré l’explosion des cours de l’énergie, de pouvoir grandir, vivre ici, de cesser d’être dépendants du monde entier, l’espoir que l’on puisse tenir debout, ensemble, malgré les crises. L’espoir, malgré tout, que cela servirait à quelque chose d’être là. L’espoir que cette fois-ci, on nous écouterait peut-être.
Et puis ce samedi 17 octobre, il y a eu la violence.
On a vu des centaines, peut-être des milliers, de personnes venues saccager, piller des commerces, brûler des mairies et dégrader des bâtiments officiels. Des violences insupportables. Dans le même temps, une personne a perdu la vie. Un adolescent de 17 ans a eu la main arrachée à Saint-Étienne. Une mineure a perdu son œil gauche à Mulhouse. Des manifestant-es ont été blessés. Des violences insupportables. Des images qui nous parviennent, on voit des commerçants laissé-es seul-es face à des pilleurs organisés, tandis que les manifestant-es pacifiques et mes propres collègues décrivent des nasses et des violences. Continuer, face à tant de désastres humains et matériels, mettant en danger y compris les policiers, de défendre cette doctrine de maintien de l’ordre sans rien n’en changer, c’est irresponsable.
Est-ce une stratégie de laisser ainsi faire, pour casser la mobilisation de la rue, en taire les revendications, en détruire l’image et asseoir une dérive répressive et autoritaire ? Comment les services de renseignement ont pu passer à ce point à côté de ce qui allait se passer ? Comment expliquer si peu d’anticipation ? Il y a tant de questions sans réponse à cette heure. C’est pour y répondre qu’avec mon groupe, nous avons demandé une Commission d’enquête parlementaire.
“C’est désormais le moment de choisir son camp”
Sébastien Lecornu, Premier Ministre
“Choisir son camp”, alors qu’est-ce que cela veut dire ? Dans cette vaste tentative de polarisation, le Gouvernement tente de sauver la mise de ses propres responsabilités. Non, ça n’est pas un slogan balancé il y a 4 ans par Jean-Luc Mélenchon qui est responsable de ce qu’il se passe dans notre pays, malgré tout ce que répètent les éditorialistes de BFM ou les membres du Gouvernement. Pendant que Gérard Larcher (qui prendrait la tête de l’Etat en cas de vacance du pouvoir) pose tranquillement la question de l’interdiction de LFI, Mediapart vient de partager le témoignage d’un commissaire des services de renseignement, qui révèle qu’ “on leur demande texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement alors que c’est objectivement faux.” La procureure de la République de Paris Laure Beccuau a elle-même assuré sur TF1 ce lundi qu’elle ne pouvait “absolument pas confirmer” que les auteurs de violences du 17 octobre sont “des personnes politisées vers l’ultra-gauche”.
Cela fait 10 ans que les Macronistes, soutenus par la Droite Républicaine, sont au pouvoir. Il est temps qu’ils assument ce qu’ils ont fait de notre si jolie jeunesse, de notre si joli pays.
Dimanche soir, le Président a pris la parole. Il n’aura rien annoncé sur le fond des revendications portées notamment par les lycéen-nes, rien sur le pouvoir de vivre dignement.. Il aura pointé du doigt sur d’autres que lui, choisi les violences qu’il condamnait, rappelé à l’ordre, et promis du dialogue, nous rappelant le Grand Débat National de 2019 dont les doléances ne sont toujours pas publiées. Pire que ça, il a affirmé : “Mes chers compatriotes, nous sommes à 6 mois de notre élection présidentielle. Et donc tous ceux qui nous expliquent que l’urgence est d’aller dans la rue, de manifester, de créer le désordre, n’ont qu’un but : abîmer la République et voler le débat.” Une remise en cause du droit constitutionnel de manifester, tout tranquillement.
J’ai toujours prôné le respect de l’État de droit qui doit toujours primer sur la loi du plus fort et l’arbitraire. Je suis convaincue que ceux qui ont déligitimé les revendications pacifiques, ceux qui ont décidé de n’écouter les citoyen-nes que lorsque ceux-ci ont débordé des sympathiques cortèges, ce sont eux qui ont légitimé la violence. C’est ceux qui ont lâché 10 milliards après les révoltes des Gilets Jaunes, longtemps après qu’ils aient quitté les ronds-points pour les Champs-Elysées. C’est ceux qui n’ont fait des annonces sur des bottes de paille que quand les sous-préfectures étaient ensevelies sous le fumier des agriculteurs. C’est ceux qui ont superbement ignoré par 49.3 les millions de Français-es qui se sont mobilisés pendant des mois contre la réforme des retraites. C’est ceux qui ont daigné accueillir les lycéens au Ministère que lorsqu’un d’entre eux avait perdu une main, et un autre avait été éborgné. C’est ceux qui ont par leur verticalité tant abîmé les corps intermédiaires, les syndicats, les associations, les élus locaux, eux qui doivent pouvoir organiser les colères, formuler les revendications, traduire collectivement les souffrances individuelles.
Quand on consulte les Français-es pour ensuite ranger leurs millions de contributions dans les archives, quand on ignore les conclusions des conventions citoyennes, quand on passe au forceps par 49.3 sur une réforme des retraites que la majorité des gens refusent, quand tant de manifestations sont réprimées, quand les pétitions signées par des centaines de milliers de personnes sont classées, quand le dernier référendum dans ce pays a été piétiné, quand même le résultat des dernières élections législatives n’a pas été respecté : que nous reste-t-il ?
Où se trouve la promesse démocratique, la promesse Républicaine ?
Comment y croire ?
Je ne suis pas et ne serai jamais du “camp” des casseurs. Je me questionne sur le camp auquel vous appartenez, Monsieur le Premier Ministre, celui qui abandonne à la fois les policiers, les commerçants et les élus bien seuls face à la colère, les pillages et le désespoir, celui qui n’écoute que quand ça casse, celui qui se résume à l’abandon écologique et la casse sociale pour défendre toujours les mêmes, celui qui méprise, celui qui écrase la parole citoyenne. Je ne suis pas de ceux qui “condamnent” certaines violences et qui se taisent sur d’autres. Je ne suis pas de ceux qui remettent en question l’Etat de Droit, et refusent d’assumer leurs responsabilités quand tout ce qu’ils font depuis 10 ans, est un échec absolu et une lente dislocation de notre communauté nationale. Je ne suis pas de ceux qui se frottent les mains de cette Nation divisée et polarisée. De ceux qui pointent tantôt les descendants d’immigrés, tantôt “la gauche” pour répéter partout qu’on ne pourrait plus vivre ensemble.
Je suis du camp de ceux qui voient l’immense manipulation de vos “camps” délétères. Je suis du camp de ces jeunesses qui expriment leur espoir de vivre dignes. Je suis du camp des commerçants qui n’ont pas compris pourquoi ils se retrouvaient seuls pour protéger les boutiques. Je suis du camp des centaines de milliers de personnes qui manifestaient samedi, de tous ces travailleurs pauvres que vous balayez d’un revers de main, des enseignants et des soignants qui voudraient que cesse le mépris, du camp des policiers à qui on supprime des collègues, des agriculteurs qui galèrent, des sapeurs-pompiers que tout le monde a vite oublié. Je suis du camp de ceux qui sont profondément inquiets de ce climat, où l’on pourrait tranquillement remettre en cause le droit de manifester, valider l’interdiction des partis politiques. De ce glissement si rapide vers l’indicible.
Monsieur le Premier Ministre, je suis du camp qui sait que nous allons vivre des crises immenses, que nous allons devoir les affronter collectivement et pas les uns contre les autres.
Je suis de ceux qui veulent que l’on puisse vivre ensemble encore demain.
Sinon quoi ?